Le rapport à l’occitan d’ Athénaïs Mialaret et de Lydie Wilson de Ricard (Rose Blin-Mioch)

                                                      Athénaïs : notre charmante langue du Midi

                   Ce double je- Jeux/enfant et adulte, les lectrices et lecteurs vont le retrouver à propos de l’occitan. On peut relever dans ce texte les appellations de « langue, patois, dialecte ». Ils sont employés dans une logique qui place l’auteure délibérément du côté des occitanophones revendiqués :

           « Mon frère, quittant les paysans, ne savait d’autres mots que ceux de notre charmante langue du Midi que j’aimais tant. Nous conservions tous deux une occasion de la parler.- regrettant sa nourrice, il n’essuyait ses pleurs qu’aux bras de notre vieille fermière ; occasion naturelle d’aller le rechercher et causer avec ces bonnes gens. Nos parents justement trouvaient que ma rusticité était bien suffisante, craignaient surtout mon aptitude à parler trop bien le patois. »
La narratrice parle de langue du Midi, tandis que ses parents craignent qu’elle transgresse son milieu social en parlant trop bien le « patois .» Rappelons ici que son mari avait écrit à son propos dans son journal :

            « La demoiselle du Midi avait tout à fait disparu. Une dame du Nord se fit sous mes yeux, de voix, d’idées et d’accent, même d’une écriture nouvelle : un autre moi, mais très charmant. » Et bien avant de la connaître dans son tableau de la France en 1833 : « Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous voulez, à Toulouse. (…) les gens aisés du moins sont français ; le petit peuple est tout autre chose, peut-être espagnol ou maure. (…) Voilà le génie de la Basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non sans grâce. »
On le voit, Athénaïs refuse et corrige avec ces Mémoires d’une enfant, véritable hymne au midi et à sa culture, la vision de l’historien. Mais elle fait plus. Tout d’abord son récit comprend un certain nombre de mots occitans (sega, sega ; Mascaret, Maouret, falbet, caoubet ; pichou, Milhau et paquettes, ceps et pradelets , chanvrèe, pailler» et leur signification, mais aussi des tournures involontaires qui seraient qualifiées de régionalisme par tout professeur de français comme ce verbe employé intransitivement: « et Mme promenait encore dans sa robe blanche. » Ensuite elle fait des recherches, à partir de ses souvenirs de chansons, de fêtes, de cuisine, qu’elle livre ici. Et ce sont paroles et musique La Trompuza, le chant de l’épousée, lo bouvier, l’Anhel ces deux derniers chants semblent avoir été publiés pour la première fois dans cette autobiographie. Elle complète par une liste de dictons, mais surtout innove en adoptant une graphie, qui en étant très proche de la graphie des troubadours, en fera une précurseure de la graphie d’aujourd’hui. On constate qu’en matière de langue du Midi, Athénaïs Mialaret s’est complètement libérée de la culture dominante et de celle de son mari. Parlant des chants populaires, faits selon la légende romantique par les paysans eux-mêmes elle lui renvoie la balle : « On sent comme au Midi l’agreste est moins rustique, moins dur que dans le Nord. »1 Montauban où elle est retournée voir sa mère est un foyer de culture occitane important autour de Mary-Lafond, Garisson « éminent poète, l’un des hommes les plus lettrés d’Europe » et Devals « érudit archiviste », qui a « le sens du pays et tous ses souvenirs populaires », Jean-Ursule Devals historien et archiviste du Tarn et Garonne ; J-J Ampère ….

                      Lydie : un apprentissage entre langue du peuple et lecture des Troubadours
Montpellier où arrive Lydie a vu dès 1870 se former la Société d’études des langues romanes, et la faculté qui, à cause de la guerre, a été obligée de repousser sa publication, édite en 1871 la revue du même nom qui perdure aujourd’hui. Louis-Xavier de Ricard dès 1862 dans une note des Chants de l’aube dédiés aux jeunes filles (Paris Poulet-Malassis) affirmait tout à la fois : « l’avenir de la terre est dans l’amour, c’est à dire dans la femme … » et louait « M Mistral ainsi que tous ses collègues ( …) d’avoir le courage de parler comme on parle chez eux. »
Ne perdant pas de vue la République, Lydie, qui connaît déjà l’anglais et l’écossais, et lui vont apprendre le dialecte de Montpellier et s’employer à l’écrire. Après les noms de l’occitan comme pour Athénaïs, nous verrons la place que cette langue prend dans ces lettres écrites en français et à quelles occasions elle apparaît. Quels noms pour l’occitan (terme usité pour la première fois (à cette époque où l’on parlait surtout de provençal) par son mari dans la Lauseta ? Elle écrit 56 fois « langue », avec les qualificatifs de Lauragais ,d’oc, provençale. Elle écrit aussi languedocien, languedoc, montpellièrain et dialecte : « Je vous serai infiniment obligé de m’indiquer quel ouvrage Languedocien pourrait m’aider à étudier votre belle langue ; car décidément je la préfère au Provençal ; celui-ci est trop facile » lui écrit-elle dans sa première lettre.
C’est donc un rapport de maître à élève qui en la matière va s’établir entre eux. Mais se trouvant à Montpellier appelée à publier dans la RLR, pour sa Figuièra comme pour ses autres poèmes en occitan, elle va justifier mot par mot ses choix de vocabulaire à Fourès : « Je vous remercie infiniment de vos corrections, je regrette qu’ayant été obligée de soumettre ma pièce à Mr de Tourtelon pour la pureté du dialecte, il ne me soit pas possible de les admettre toutes » écrit-elle le 31 juillet 1877. Ce qui l’amène à s’interroger sur la du L en Montpellièrain : Quant aux terminaisons en èu pour el je les trouve absurdes et je compte bien demander une dispense à cet égard : ce sont des caprices inadmissibles ; ou tout l’un ou tout l’autre ; pourquoi ces exceptions que rien ne nécessite ? » Les lettres sont écrites en français mais c’est le cas de la majorité de celles de Mistral avec ses correspondants, c’est aussi le cas des réponses de Fourès, ce qui pousse Lydie à demander le 8 mai :

« Si vous nous écriviez quelquefois en languedocien ?- Cela nous ferait grand bien à toutes deux ; si vous n’y employez pas de mots trop rares, je comprends assez pour traduire vos lettres à Jeanne en les lui analysant.»

               Auguste Fourès s’exécutera une seule fois le 21 flouréal de l’an 85, c’est à dire le 10 Juin 77. En dehors de cette demande l’occitan apparaît surtout dans les lettres de l’un et de l’autre au travers des titres ou des extraits de poèmes. Une exception le texte entier d’un poème de C de Tourtelon dédié à Dulciorella et copié dans une lettre du 1 Avril : « La Lauseta A Madame Louis-Savié de Ricard au Mas ount’ es espelit l’armanà de la Lauseta » et des extraits de deux sonnets parus dans « Le Dominique », journal du félibre blanc Roumieux , sonnets dont elle se moque. Cependant nous pourrions établir à partir des lettres de Lydie, la table des matières du recueil annoncé des poèmes d’Auguste Fourès Les Grilhs. Si Fourès est son maître en occitan, Lydie est pour lui une première lectrice, dont il attend les commentaires.
Si l’occitan est en quantité infime dans ces lettres, la lettre du 1er avril dont nous parlions est celle où il a la plus grande place: 820 sur 4127 signes, on s’aperçoit qu’au fil des lettres il prend de moins en moins de place à mesure que l’angoisse de Lydie au sujet de la santé et de la mort probable de sa soeur avance. C’est avec la mort de celle-ci que s’arrête leur correspondance.

Conclusion
Athénaïs Mialaret, deuxième épouse de Jules Michelet, en 1862 et Lydie Wilson de Ricard en 1876-1877 remettent en cause dans leurs écrits leur place de femme dans la seconde moitié du XIX e siècle. Signant avec le prénom et le nom de son mari pour Athénaïs, comme cela se pratiquait à l’époque -mais est-ce son choix où celui de l’éditeur et de son mari?- sous le nom de son mari mais avec son prénom pour Lydie (Wilson) de Ricard, toutes deux avancent des convictions en contradiction avec le Code civil et la politique de leur époque. De façon plus directe chez Lydie, plus ambivalente chez Athénaïs, ce qui peut être dû aux genres de leurs écrits, elles montrent leur révolte de femmes face aux inégalités femme/homme. Elles se retrouvent en ce qui concerne l’occitan pour refuser la diglossie qui place la langue des troubadours en minorisation par rapport aux autres langues romanes et notamment au français.
D’autres facteurs d’interaction pourraient être étudiés. Le protestantisme par exemple: Athénaïs a passé son enfance à Montauban ville au protestantisme avéré, Lydie, baptisée catholique a cependant été influencée par cette religion de par les origines écossaises de son père, puis par son admiration pour l’historien des Albigeois le pasteur Napoléon Peyrat. Autre facteur d’interaction : les origines étrangères de leurs familles, en plus des origines de son père, la mère de Lydie était d’origine flamande tandis que celle d’Athénaïs était américaine.
Enfin toutes deux, mariées, n’avaient cependant pas d’enfant à élever et leurs époux avaient tous deux des engagements différents mais républicains.

Bibliographie
Mialaret Athénaïs, Mémoires d’une enfant, monographie, Paris, Librairie Hachette, 1866 ; C Marpon et E Flammarion, 1888 ; Mercure de France, le temps retrouvé Mayenne 2004.
Wilson-Ricard(de) Lydie(1850-1880) Lettres de la Félibresse rouge, édition critique établie par Rose Blin-Mioch, Presses universitaires de la Méditerranée, Montpellier, 2013.

© Rose Blin-Mioch Texte d’une intervention à l’École doctorale 58, MSH Montpellier III (mai 2008), revu en novembre 2015

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Un commentaire sur “Le rapport à l’occitan d’ Athénaïs Mialaret et de Lydie Wilson de Ricard (Rose Blin-Mioch)

  1. Dans mon dernier spectacle « Isabelina- lo passatge » qui essaie de faire parler des femmes occitanes à travers les âges il y a une scène sur Athénais. Grâce à Philippe Martel qui m’a permis de découvrir « Mémoires d’une enfant ». Ça a été une grande découverte qui personnellement m’a beaucoup émue.
    C’est en même temps l’histoire d’un siècle mais aussi celle de beaucoup de femmes à qui on a caché la culture de leur pays dans le siècle qui a suivi.

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