Les filles rebelles de Frédéric Mistral (Danielle Julien) Note de lecture de Rose Blin-Mioch

En ce début de 2018, Danielle Julien vient de publier un petit livre (119 pages) Les filles rebelles de Frédéric Mistral, qui n’en revêt pas moins une grande importance, car il constitue à notre avis une rupture, autrement dit une autre façon de voir l’oeuvre du Maître de Maillane. Il s’agit d’une lecture au plus près des textes des quatre grands poèmes de Mistral, Mirèio (1859), Calendau (1867), Nerto (1884) et Lou Pouèmo dóu Rose (1897) afin de mettre en lumière le fil qui relie les personnages féminins. Ce fil est né d’une impression « nous pensions que l’amour de la liberté et la force de caractère sont les deux traits fondateurs » de ceux-ci, écrit l’auteure.
Elle remet donc sur le chantier la relation de Mistral aux femmes en choisissant de poser la question des filles, les héroïnes mais aussi les filles assemblées qui se trouvent dans l’oeuvre : « se ressemblent-elles? Qu’ont-elles en commun ?[…] Quel message adressent-elles au monde par la voie des poèmes et la voix du poète? »
Il a été beaucoup écrit sur le sujet en particulier à partir de sa biographie et de son auto- biographie, Memóri e Racònte ou Moun espelido. Danielle Julien les rappelle pour nous donner des références, ou souligner les manques: ainsi on ne connait que peu de choses de la vie de la mère de Mistral: « on a seulement quelques évocations rapides […] relevées par tous les critiques. » Parmi celles-ci le prénom original pour la Provence de l’époque donnée à son fils à défaut de celui qu’elle souhaitait « Nostradamus. » Ce qui pour Danielle Julien montre sa « fermeté dans les décisions. »
S’appuyant sur les études déjà consacrées à l’oeuvre du poète ou à ces «grands poèmes » par des auteurs reconnus comme Jean-Yves Casanova; Robert Lafont; Charles Mauron; Sully-André Peyre; Léon Tessier, Philippe Martel, elle remet en question certaines affirmations ou les confirme. Ainsi reprend-elle l’affirmation de Robert Lafont dans Mistral et l’Illusion, « Si l’on excepte Mireille, qui est presque une enfant, il n’y a pas de femmes dans l’oeuvre de Mistral » (Lafont, 1980:156), et souligne qu’il consacre à chacune d’entre-elles plusieurs pages; concluant qu’elles sont bien présentes et de plus importantes.
Elle va donc démontrer que « les femmes de l’oeuvre mistralienne sont bien des résistantes et pour certaines des rebelles. » Et ceci au fil des chants de chaque oeuvre et également au fil de l’avancée de l’oeuvre dans la vie du poète, l’écrivain n’est pas le même homme lors de l’écriture de Mirèio parue en 1859 et lors de l’écriture du Pouèmo dóu Rose paru en 1897. Pour l’auteure, l’oeuvre évolue avec la plénitude de la liberté de l’écriture, de la sensualité et de l’amour et la Provence s’élargit du Mas à la Crau et jusqu’au Rhône.
Pour Danielle Julien, Mirèio est « une jeune fille rebelle » qui affirme dès le Chant I un caractère indépendant. Dans le chant II , alors qu’elle se laisse courtiser par Vincent, c’est elle qui évoque le mariage. Or « Au XIX e siècle, en Provence catholique , ce n’est pas à une jeune fille de 15 ans […] de parler mariage la première et encore moins, lorsque l’on est une jeune fille de bonne famille, d’avouer son amour pour un « galo-bon-tèms » »
Chant après chant, l’auteure relève la confiance qu’avait Mirèio en la parole paternelle qui lui avait promis de choisir son mari et dans les signes de la nature : « sa transgression de l’ordre n’en seront que plus difficiles […] , mais elle les accomplira. » Elle rapproche cette défection paternelle que « nous retrouvons tout au long du poème » de celle du père de Mistral . Et c’est en passant à l’action qu’elle passera du statut de résistante qu’elle avait acquis en refusant les prétendants au mariage acceptable à celui de rebelle:
« Car c’est un véritable acte de rébellion qu’elle accomplit en quittant le mas. Rébellion contre la parole du père et la loi imposée. » Danielle Julien traque dans la langue même son audace quand en appelant à Saint Gens
elle dit : « Car coma iéu, quand tout soumiho, avias placa vosto famille » il s’agit bien de « plaquer la famille .»
Laissons Miréio non à son destin, mais à sa route et continuons avec Nerto dont chaque chapitre est dédié par Mistral à une femme. « Une oeuvre pour les femmes mais pas n’importe lesquelles. Chaque dédicataire par sa personnalité évoque un thème cher au poète… »
Pour l’auteure, avec Nerto qui se lamente de devoir prendre le voile et le chant lugubre des nonnes ( autre assemblée de femmes) : « il n’est absolument pas question de la joie d’entrer en religion, d’épouser le Christ ou autres arguments très souvent évoqués. » Par Léon Teyssier par exemple qui écrivait en 1954: « Tel qu’il est Nerto est un poème religieux qui peut voisiner avec […] Saint-François […] Lull […] Jean de la Croix. » Nerto incarne « la resistance non pas à dieu, mais bien à l’Eglise. »
Danielle Julien ne dispose pas ses études dans la chronologie de l’oeuvre, Calendau se situe dans son livre après Nerto, l’héroine, « Esterello apparait comme une sorte d’accomplissement du personnage de Mirèio […] Quant à
cette stature plus noble évoquée par Robert Lafont elle la doit sans doute à son amour farouche pour la liberté. […] Cette notion de liberté est un des thèmes de ce poème complexe et pas toujours compris dans sa totalité. »
Esterelle plaque de nuit une autre loi que celle du père, celle du mariage « E gramarci la niue sarrado, – zou! parte a la desesperado […] Marcho que marcharàs a toun afranquiment! »
Dans Calendau « En trois chants et trois exploits majeurs, sont rappelés […] les images fondatrices de l’oeuvre mistralienne: langue et poésie, liberté résistance, et nature . » Chaque élément est  lié pour l’auteure à la géopoétique décrite par Jean-Yves Casanova en 2016.
Nous retiendrons pour le Pouèmo dóu Rose l’expression du désir féminin présent tout au long de l’oeuvre: « Les hommes, lors de la Targue, ont plutôt un statut d’objet de désir livré au regard des jeunes filles. »
Il s’agit pour la chercheuse avec ce dernier poème « clairement de la démonstration de l’impuissance des pères et de la liberté des filles. » Et c’est dans l’écriture au chant VII que culmine cette liberté du poème et du poète dans l’assouvissement du désir: « Mistral brave tous les interdits de la société de son époque et peut-être même les siens profonds avec ces simples mots: au rode ounte lou cors e l’amo cridon sebo. »

« Si, effectivement, comme l’écrit Octave Mannoni les oeuvres littéraires « tirent leur sens du contexte dans lequel elles sont lues », on n’en aura jamais fini de redécouvrir l’oeuvre de Frédéric Mistral. » c’est par ces lignes que Danielle Julien ouvrait son livre. Avec celui-ci elle nous a présenté une lecture qui remet en cause celle de certains chercheurs et apporte une bouffée d’air pur à celles et ceux qui se basant sur ses discours de Capoulier
du Félibrige rangeaient le poète dans son temps et dans l’association qu’il a contribué à créer. Dans son discours de Saint Rémi aux félibres catalans de septembre 1868 Mistral marquait par exemple les rôles assignés à la jeunesse: la fierté, la force et la liberté pour les garçons; la soumission, la simplicité, la transmission de la langue et de la tradition pour les filles.
Catherine Pareyre dans son livre paru en 2004, La mort au féminin : Philadelphe de Gerde, Calelhon, Clardaluno et Farfantello racontent analysait ainsi leur image: « La femme que se représentent les félibres est jeune, jolie, en bonne santé, attachée au terroir, humble et féconde. » Danielle Julien met en évidence la liberté du poète plus grande que ne l’était celle du Capoulier dans son expression officielle. Souvenons-nous que Mistral, l’homme, le poète a correspondu avec Lazarine Nègre, la Felibresse de Manosque, volaillère au marché des Capucins à Marseille , qui, dès la loi votée, avait choisi de divorcer…Une nouvelle démonstration de la complexité d’une identité et de l’oeuvre d’un être humain…

Rose Blin-Mioch

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Les filles rebelles de Frédéric Mistral
Danielle Julien, Imprimerie mon édition Nîmes, 2018, 120 pages

À commander à Danielle Julien 24 rue du moulin d’huile 30300 Vallabrègues;
11,50 €

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